Comment naît un logo...

Je n’ai pas pour habitude d’aller marcher si tôt. C’est précisément pour cette raison que j’ai choisi cette heure matinale, un dimanche de surcroît.

Il est des périodes où il devient salutaire de venir perturber une routine confortable ou s’immisce la paresse. Ce confort-là n’est alors plus si agréable, un peu de morosité s’y installe, un peu de mélancolie aussi.

Alors, dès les premiers signes de mon réveil ce jour-là, et même si je pouvais m’assoupir à nouveau, je m’habillais prestement, laissant la maisonnée endormie et pariant sur le fait qu’elle le soit encore à mon retour. Je partais donc d’un pas leste, finalement légère et déjà fière du petit exploit accompli : j’avais vaincu la grasse matinée hebdomadaire.

Je quittais rapidement le quartier sans rencontrer âme qui vive. Pour maintenir ce moment de solitude rare, j’évitais la boulangerie déjà active à cette heure en empruntant le sentier qui la contournait à l’arrière. Le chemin, bordé d’immeubles et débouchant sur le grand boulevard, n’était pas encore propice aux rêveries, aux pensées claires et aux grandes décisions. Mon corps se réveillait simplement d’une trop longue léthargie, ma tête s’oxygénait et reprenait volontairement le contrôle de tout mon être. Je m’enivrais alors, et tant qu’aucun signe de fatigue ne viendrait perturber cette sensation, du fait d’être libre et forte. Car du bout de mes orteils jusqu’à la pointe de mes cheveux, je sentais bien de quoi j’étais capable en marchant ainsi de bonne heure un dimanche : j’étais capable de tout !

J’ai traversé le boulevard sans même m’en rendre compte, je ne saurais même plus dire si j’y ai croisé une voiture ou deux…je ne crois pas. Je grimpais le sentier qui me fit percevoir les muscles de mes cuisses et j’en fus satisfaite : j’étais vivante et en pleine possession de mon anatomie. Je lui ordonnais et elle obéissait, j’étais puissante.

Je quittais le dernier quartier résidentiel avant d’atteindre mon but, le parc, enfin, presque. Je le parcourais prestement puisqu’il ne constituait pas l’apogée de ma promenade : je m’engouffrais alors dans le val boisé.

C’est là que le ravissement me fit ralentir le pas. Il y a un émerveillement pour chaque sens le long de ce sentier qui monte en pente douce avant de descendre de façon abrupte jusqu’à la rivière. L’ombrage des feuillues est doux et ça et là, un rayon d’or transperce la voute nuancée de mille verts et bruns. Des lézards se sauvent et j’entends des rongeurs qui farfouillent les fourrés, les oiseaux s’interpellent et l’un sonne l’alerte, l’air sent le frais et le bois vert et j’effleure du bout de mes doigts les herbes hautes à droite et à gauche. Après une ligne droite dans une allée bordée d’arbres centenaires longeant un vieux muret de pierres, j’aborde le chemin en lacet bordé de taillis où s’égaille un groupe de mésanges.

Çà et là, la ville a installé des tables où les amoureux, les familles et les solitaires viennent pique-niquer où juste profiter du lieu. C’est pour m’enivrer du chant d’un merle auquel un congénère répond plus loin que je m’assieds à cette table posée non loin d’un Catapla aux feuilles déjà larges. D’ici, j’ai une vue dégagée sur l’autre versant du val et sur le chêne classé « arbre remarquable ». Cette table n’a pas été placée là par hasard, assurément !

Je ferme les yeux quelques instants pour m’imprégner du chant de l’oiseau et tenter d’en percer le sens mystérieux. J’imagine qu’il dit : 

-          « Les vois-tu ?  les vois-tu, les vois-tu ? » , et l’autre lui répond :

-          « Ils arrivent, ils arrivent ».

La conversation se poursuit ainsi :

-          « Ils viennent à l’arbre »

-          « Oui, lui conter leurs secrets »

-          « Les secrets de leur âme ! »

-          « Les secrets de leur cœur »

-          « Mais qui les entendra ? ».

Je souris en moi-même en me disant : « moi, je vous entends » et ce bref instant d’humanité dans toute sa prétention me fit rouvrir les yeux.

Je crus d’abord mal voir, un peu éblouie par un rayon du soleil, je me couvris la vue d’une main en visière. Ma vue n’est plus si bonne, mais c’est tout de même assez distinctement que je vis, là-bas, en face, de l’autre côté du val, une file de personnes s’avançant vers le grand chêne.

L’improbabilité et l’étrangeté de la scène me fit écarquiller les yeux. Rapidement, je me dis qu’il s’agissait peut-être d’une procession religieuse comme cela se fait encore dans la communauté Saint Pie X qui a quelques adeptes dans la ville, mais vers un arbre ? Ça ne collait pas et puis il ne semblait n’y avoir aucun dénominateur commun entre tous ces personnages.

Je distinguais désormais assez bien les individus qui s’avançaient chacun leur tour vers le chêne. On eût dit qu’une ligne de confidentialité invisible séparait le premier du reste de la file, respectant ainsi le secret de la confession faite à l’arbre.

Bien sûr, j’étais trop loin pour entendre quoi que ce soit, mais je m’amusai à deviner les intentions de chacun. Une femme enceinte, semblant sur le point d’accoucher, se présenta en premier devant l’énorme tronc. Elle lui confia sans doute ses doutes, ses craintes, tout l’amour qu’elle portait en elle et l’annonce de la naissance imminente. Puis, elle se retira.

Suivirent un homme, visiblement énervé tant il s’exprimait avec quelques éclats de voix et à grands coups de moulinets des bras, puis, et cela me surpris, une petite fille qui s’approcha et enlaça l’arbre en lequel elle plaçait toute sa confiance. Sa mère l’avait accompagnée et l’attendait plus loin, respectant son secret, mais elle lui fit signe de venir pour qu’elle se joigne à l’étreinte et renforce son vœu. Un vœu concernant le père ? Leur ronde étroite autour de l’arbre fut un spectacle charmant empreint de gravité.

Un vieux monsieur, marchant avec une canne vint ensuite ouvrir son cœur. Racontait-il son vécu, avait-il un remord, un regret, un amour perdu ? Que souhaitait-il transmettre ?

Ce fut alors le tour d’une jeune fille qui, un peu rebelle et nonchalante, s’assit au pied de l’arbre et pris tout son temps pour s’exprimer, se raconter.

Un homme ébouriffé, les mains pleines de dossiers, aussi agité qu’épuisé déposa ses documents, que dis-je, se débarrassa de sa paperasse et repartit plus léger.

Ce défilé éclectique dura une bonne heure durant laquelle j’observais la scène avec incrédulité.

Je comprenais le besoin de laisser aller sa pensée, de se confier et de se décharger, et, en même temps, tout cela me laissait un goût d’inachevé. L’arbre était-il l’interlocuteur de tous ces gens ? Vraiment ?

À qui, objectivement, devaient s’adresser leurs paroles ? Leur volonté d’être entendu, écouté, compris même, était-il atteint là, au pied d’un végétal, aussi majestueux qu’il soit ? Leurs mots ne se trouvaient-ils pas emprisonnés dans la sève plutôt que d’être adressés à qui de droit ? Faisaient-ils alors leur effet ? Ces personnes avaient-elle peur d’être maladroites, interprétées, mal comprises, illégitimes à parler, pour vouloir enfermer leur parole au lieu de la libérer ?

Je pensais alors qu’ils ressentaient certainement un soulagement une fois ce rite accompli, mais pour combien de temps ?

C’est à ce moment je crois, qu’une large feuille du Catapla près duquel j’étais assise, se détacha et vint se poser devant moi. Machinalement, je me mis à la lisser de mes mains et elle se déploya encore pour offrir un large support d’écriture.

En face, tout était redevenu calme et paisible, il n’y avait personne autour de moi.

Et si…et si je tendais le bras, de là ou je suis, le chêne remarquable est petit, si je tends le bras, par effet de la perspective, on peut croire que je peux me saisir de l’arbre d’une main.

Alors je tends la main et je me saisis de l’arbre qui contient tous les non-dits pour libérer les mots emprisonnés sous l’écorce. Et l’arbre s’offre à ma main dévoilant sa plume et laissant là sa souche, capuchon ou socle du crayon. Sur ma feuille de Catapla devenue feuille d’écriture, je couche de ma plus belle écriture, les secrets du monde. Une missive prête, je la plie conscienseumement et la confie aux oiseaux qui piaillent dans les branches du chêne. Au fur et à mesure que les oiseaux ont le bec occupé, le silence se fait.

Je cueille une nouvelle feuille de Catapla qui devient une nouvelle feuille d’écriture une fois que je l’ai bien lissée. Parfois, mon arbre crayon n’a plus d’encre pour délivrer ses secrets et je lève alors la main pour que du bout de ses branches, l’arbre puise dans le bleu du ciel, toute l’encre dont il a besoin.

Je poursuis mon travail, choisissant mes mots, respectant le sens de chaque message, prenant bien garde de m’assurer de l’objectif de chaque parole, soupesant son efficacité, sa probité, le respect de l’émissaire et du destinataire, et, lorsque je suis satisfaite de mon écrit, lorsque l’écriture est belle et lisible, lorsque je sens que la lecture des phrases ne laissera pas de place à mauvaise interprétation, la plume par ma main, signe chaque missive de l’empreinte de l’auteur, de celui qui a parlé à l’arbre. Puis je façonne le pli et je le confie aux oiseaux.

Lorsque tout a été écrit, lorsque chaque oiseau s’est tu, le bec fermé par une lettre, alors, doucement, je secoue l’arbre et les oiseaux prennent leur envol pour porter leurs courriers. Je regarde cet élan d’espoir s’élever dans le ciel et, doucement, je repose mon arbre crayon sur sa souche. « Merci ». L’ai-je dit tout haut, je ne sais pas. C’est le signal du départ, je me lève et un peu fatiguée mais heureuse, je reprends mon chemin pour retrouver les miens. Je reviendrai demain.

 

Que disaient leurs paroles ? Des secrets voyons !


Logo dessiné par Monsieur Yassine SABRI - dessin déposé auprès de l'INPI